Le forfait jours a bonne presse chez les dirigeants d’agence. Plus de décompte horaire, plus de discussion sur les soirées de rendu, un chiffre annuel et on n’en parle plus. C’est confortable, et c’est précisément pour cette raison que beaucoup de conventions signées dans nos métiers ne résisteraient pas à un examen sérieux.

Un forfait jours n’est pas une clause de contrat, c’est un édifice à trois étages : un salarié éligible, un accord collectif qui l’autorise, un suivi de charge qui le maintient debout. Retire un étage et l’ensemble s’effondre, avec un retour brutal au décompte horaire et aux heures supplémentaires sur trois ans. Autant vérifier les trois maintenant.

Sommaire

  1. Qui peut réellement être au forfait jours
  2. L’accord collectif, condition d’existence du dispositif
  3. Le plafond annuel, et ce que le forfait ne suspend pas
  4. Le suivi de charge, là où les forfaits tombent
  5. Questions fréquentes

Qui peut réellement être au forfait jours

Le code du travail ne laisse aucune latitude sur ce point. Deux catégories de salariés seulement peuvent conclure une convention individuelle de forfait en jours sur l’année, et l’article L3121-58 les décrit avec une précision qui ferme la porte aux arrangements.

Les deux catégories autorisées

La première vise les cadres qui disposent d’une autonomie dans l’organisation de leur emploi du temps et dont la nature des fonctions ne les conduit pas à suivre l’horaire collectif applicable au sein de l’équipe à laquelle ils sont intégrés. La seconde vise les salariés dont la durée du temps de travail ne peut être prédéterminée et qui disposent d’une réelle autonomie dans l’organisation de leur emploi du temps pour l’exercice des responsabilités qui leur sont confiées.

Retiens les deux mots qui font tout le travail : autonomie réelle. Pas autonomie affichée dans un intitulé de poste, autonomie constatable dans le quotidien.

Le test qui disqualifie une partie des conventions signées

Pose-toi la question sans complaisance. Ton collaborateur arrive-t-il et repart-il aux mêmes heures que le reste de l’agence parce que le fonctionnement collectif l’exige ? Lui indiques-tu quand traiter quel dossier ? Doit-il être présent pour répondre au téléphone sur des plages fixes ?

Si tu réponds oui, tu n’as pas un salarié autonome, tu as un salarié encadré à qui tu as fait signer un forfait. Le poste peut évoluer, la convention peut devenir légitime, mais aujourd’hui elle ne l’est pas. La répartition réelle des périmètres se lit d’ailleurs mieux dans un organigramme que dans un contrat, sujet traité dans l’article sur l’organigramme d’agence et la délégation des rôles.

L’accord collectif, condition d’existence du dispositif

Voilà l’étage que les agences oublient le plus souvent. Une convention individuelle de forfait ne se suffit jamais à elle-même : elle applique un accord collectif qui doit exister avant elle, accord d’entreprise ou accord de branche. Sans ce texte, la convention individuelle n’a rien à appliquer.

Les cinq points que l’accord doit fixer

L’article L3121-64 impose à l’accord de déterminer les catégories de salariés susceptibles de conclure une convention, la période de référence du forfait, le nombre de jours compris dans le forfait dans la limite de deux cent dix-huit, les conditions de prise en compte des absences ainsi que des arrivées et départs en cours de période, et les caractéristiques principales des conventions individuelles.

Cinq points, aucun facultatif. Un accord qui en oublie un laisse une faille que personne ne remarquera tant que tout va bien.

Les trois exigences propres au forfait en jours

Le même article ajoute trois obligations réservées au forfait en jours : les modalités selon lesquelles l’employeur assure l’évaluation et le suivi régulier de la charge de travail, celles selon lesquelles employeur et salarié communiquent périodiquement sur cette charge, et celles selon lesquelles le salarié exerce son droit à la déconnexion.

Ces trois lignes ne sont pas décoratives : elles sont le coeur du contrôle. Si ton agence n’a pas d’accord d’entreprise, la voie de négociation adaptée à ton effectif est détaillée dans l’article sur l’accord d’entreprise en agence d’architecture.

Schéma des trois conditions de validité d'un forfait jours en agence d'architecture, Archipreneurs

Le plafond annuel, et ce que le forfait ne suspend pas

Le chiffre de référence est deux cent dix-huit jours travaillés sur la période, journée de solidarité comprise. C’est un plafond légal, pas un objectif : un accord peut retenir un nombre inférieur, et beaucoup le font.

Renoncer à des jours de repos, sous condition écrite

Le salarié qui le souhaite peut, en accord avec son employeur, renoncer à une partie de ses jours de repos contre une majoration de salaire. L’article L3121-59 encadre strictement l’opération : accord écrit, avenant fixant un taux de majoration qui ne peut être inférieur à 10 %, avenant valable pour l’année en cours et non reconductible de manière tacite. À défaut de précision de l’accord collectif, le nombre maximal de jours travaillés dans l’année est de deux cent trente-cinq.

Un avenant qu’on laisse courir d’année en année sans le resigner n’est donc pas un avenant, c’est un souvenir.

Ce que le forfait ne fait pas disparaître

Ce qui saute Ce qui reste dû Ce que ça t’impose
Durée quotidienne maximale de travail Repos quotidien Organiser des coupures réelles entre deux journées
Durée hebdomadaire maximale Repos hebdomadaire Protéger le week-end, même en phase de rendu
Décompte et paiement des heures supplémentaires Congés payés et jours fériés Tenir un calendrier de prise effective
Horaire collectif de l’équipe Suivi de la charge de travail Documenter le suivi, pas seulement le pratiquer

Le tableau se lit dans un sens précis : le forfait allège le décompte, il n’allège pas la responsabilité. Le salarié au forfait conserve ses repos, ses congés et ses jours fériés, comme le rappelle la fiche service-public.gouv.fr sur les conventions de forfait, vérifiée le 1er janvier 2026.

Le suivi de charge, là où les forfaits tombent

L’article L3121-60 le formule en une phrase : l’employeur s’assure régulièrement que la charge de travail du salarié est raisonnable et permet une bonne répartition dans le temps de son travail. Régulièrement, pas une fois à la signature.

Quatre mouvements pour sécuriser tes forfaits

Étape 1 : vérifie l’éligibilité poste par poste. Reprends chaque convention en cours et confronte-la aux deux catégories de l’article L3121-58. Une convention sur un poste non autonome se corrige mieux à froid qu’en litige.

Étape 2 : retrouve l’accord collectif qui fonde le dispositif. Accord d’entreprise ou accord de branche applicable à ton agence, avec ses cinq mentions et ses trois exigences de suivi. Si tu ne le trouves pas, c’est probablement qu’il n’existe pas.

Étape 3 : installe un document de contrôle mensuel. À défaut de stipulations conventionnelles, l’article L3121-65 impose un document faisant apparaître le nombre et la date des journées ou demi-journées travaillées. Une ligne par mois signée des deux côtés suffit, et vaut mieux qu’un outil sophistiqué jamais rempli.

Étape 4 : tiens l’entretien annuel, et écris ce qui s’y dit. Charge de travail, organisation, articulation avec la vie personnelle, rémunération. Sans compte rendu, cet entretien n’a juridiquement pas eu lieu.

Le point que peu de dirigeants anticipent

L’article L3121-61 ouvre au salarié dont la rémunération est manifestement sans rapport avec les sujétions qui lui sont imposées la possibilité de saisir le juge pour obtenir une indemnité. Le forfait ne protège donc pas d’une charge déraisonnable, il la rend simplement invisible plus longtemps.

Un cadre au forfait qui enchaîne les semaines de rendu sans jamais souffler n’est pas un signe de bonne organisation, c’est un signal de plan de charge mal calibré. La même logique appliquée au dirigeant est traitée dans l’article sur le rachat de son temps.

Entretien annuel de suivi de charge de travail d'un salarié au forfait jours en agence d'architecture, Archipreneurs

Questions fréquentes

Quelles conditions rend un forfait jours valable ?

Trois conditions cumulatives. Le salarié doit relever de l’une des deux catégories de l’article L3121-58, cadre autonome ou salarié dont la durée de travail ne peut être prédéterminée et qui dispose d’une réelle autonomie. Un accord collectif, d’entreprise ou de branche, doit autoriser le dispositif et fixer les cinq mentions du I de l’article L3121-64 ainsi que les trois exigences de suivi du II. Enfin l’employeur doit assurer un suivi effectif de la charge de travail. L’absence d’un seul de ces trois étages fragilise l’ensemble.

Combien de jours au maximum dans un forfait annuel ?

Le plafond fixé par l’article L3121-64 est de deux cent dix-huit jours sur la période de référence. Un accord collectif peut retenir un nombre inférieur, et cette possibilité mérite d’être discutée plutôt que subie. Si le salarié renonce à une partie de ses jours de repos, l’article L3121-66 fixe à deux cent trente-cinq le nombre maximal de jours travaillés dans l’année à défaut de précision de l’accord. Cette renonciation suppose un avenant écrit, majoré d’au moins 10 %, valable pour la seule année en cours.

Un salarié au forfait jours peut-il réclamer des heures supplémentaires ?

Tant que la convention est valable, le décompte horaire ne s’applique pas et la question des heures supplémentaires ne se pose pas. Le raisonnement s’inverse si la convention est écartée, parce que le salarié n’était pas éligible, parce qu’aucun accord collectif ne la fondait ou parce que le suivi de charge n’a jamais existé. Le salarié revient alors au régime de droit commun et peut réclamer le paiement des heures accomplies. C’est le risque financier réel, et il porte sur plusieurs années.

Faut-il tenir un entretien annuel spécifique pour un salarié au forfait ?

Oui, et il ne se confond avec aucun autre. À défaut de stipulations conventionnelles, l’article L3121-65 impose un entretien annuel portant sur la charge de travail, l’organisation du travail dans l’entreprise, l’articulation entre activité professionnelle et vie personnelle, et la rémunération. Prépare-le avec le document de contrôle des journées travaillées sous les yeux, sinon la conversation reste au niveau du ressenti. Et rédige un compte rendu signé : c’est la seule preuve que l’obligation a été remplie.

Et maintenant ?

Un forfait jours bien construit libère du temps de gestion et respecte l’autonomie de tes meilleurs collaborateurs. Un forfait jours bâclé transforme une facilité administrative en dette cachée. Éligibilité, accord collectif, suivi documenté : trois vérifications, une matinée de travail, et tu sais où tu en es. Le cadre RH général de l’agence est repris dans l’article sur les obligations RH d’une agence qui embauche, et la question du niveau de rémunération dans celui sur la classification conventionnelle IDCC 2332.

Si tes forfaits reposent sur une charge que ton plan de travail ne soutient plus, le problème n’est pas juridique. On regarde ton cabinet ensemble, réserve ton appel découverte.